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08/05/2026

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Discours 8 mai 2026
Hommage à Joseph MONDON

En ce 8 mai, je souhaite rendre hommage à mon grand-père, Joseph Mondon, né le 12 12 1914, cultivateur, particulièrement attaché à la commune d’Ecotay l’Olme puisqu’il a été adjoint pendant de nombreuses années.
Joseph était soldat de deuxième classe au 238 ° Régiment d’Infanterie. Il a réalisé son service militaire à l’âge de 20 ans et ce durant 2 ans. Ainsi, Joseph est mobilisable depuis le 19 janvier 1936.
Je n'ai pas beaucoup connu mon grand-père car il est mort lorsque j’avais 4 ans, mais il a laissé un trésor à notre famille, trésor que mon papa présent aujourd’hui, garant de l’histoire familiale, a su conserver précieusement : son carnet de bord et l'ensemble des courriers qu'il a écrit à ses parents durant la seconde guerre mondiale.
Je tenais à partager avec vous ce parcours en ce jour de commémoration de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce qui est arrivé à mon grand-père Joseph est arrivé à plus de 1,6 million de prisonniers de guerre français, sans compter tous les combattants qui ne sont jamais revenus.
De 24 à 30 ans, l’âge où l’on fonde une famille, où l’on bâtit sa vie, la guerre a mis sa vie entre parenthèses. Sa vie familiale, pas encore construite, et sa vie professionnelle d’agriculteur ont été suspendues.

Le 27 08 1939, Joseph rejoint sa formation il a 24 ans, il n'est pas marié et il laisse derrière lui, à la ferme, ses parents déjà âgés qui devront tout au long de la guerre travailler en lieu et place de leur fils. Son frère aussi a été mobilisé et sa soeur Louise vivra un premier drame en perdant son fiancé au début de la guerre.
Le 5 septembre, Joseph est à St-Etienne, toujours en civil.
Très tôt, la guerre bouleverse les siens. Dans un courrier de janvier 1940 d’un proche adressé à ses parents, il est question de cauchemar. Ce proche s’inquiète de voir les deux hommes de la famille mobilisés, Joseph et son frère Benoit, il a du mal à croire que c’est de nouveau la guerre. Tous pensaient que la première guerre mondiale serait la dernière. Il écrit que cette nouvelle guerre est la faute de la folie d’un seul homme.
Le 26 mars 1940, Joseph part de la gare de St-Etienne, le 28 mars, il arrive à la frontière suisse. Dans ses courriers il décrit de longues marches, souvent dénuées de sens.
Dans un courrier du 18 avril, il explique qu’il se rend compte que ses lettres sont censurées.
Depuis Pentecôte, les troupes sont en état d’alerte. Sa compagnie pense pouvoir suivre la frontière suisse, mais tous les ponts sont minés. Une lettre mentionne 4 jours de marche pour 70 km, sans comprendre pourquoi.
Le 5 juin, il indique qu’un avion a lancé deux bombes à quelques mètres de son régiment. Du 5 au 8 juin, il creuse une tranchée pour barrer la route aux chars d’assaut.
Le 14 juin, il dit ne pas comprendre le rôle de sa compagnie. Ils ont fait marche en arrière la nuit précédente, ce qui décourage les troupes. Il se plaint aussi de ne pas recevoir de lettres, donc aucune nouvelle de ses proches.

Le 21 juin 1940, il est fait prisonnier à Ballou Quelviler, après 1 bombardement de 4 heures, sans pertes ni blessés. Il fait alors partie des 1,6 million de prisonniers de guerre français en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le 11 juillet, il peut donner de ses nouvelles à ses parents et les rassurer en leur indiquant qu'il est en bonne santé. Mais il a déjà ces mots : “les jours lui paraissent des mois”. Il est avec une dizaine de camarades de Quérézieux et des environs. Il a retrouvé un certain J Faure, Claude Lombardin, les 2 Fougerouses, Augustin Lombardin, Eugène Joanin. Il peut écrire 2 fois par semaine, mais ne reçoit pas de nouvelles.

Le 30 juillet, les départs pour les camps commencent. Le 16 aout, il indique avoir quitté l’Alsace. Le 17 aout, ses parents reçoivent un courrier de la Croix-Rouge indiquant que Joseph est en bonne santé et qu’il est interné au STALAG VII A numéro 57079. Ce camp se situe à Moosburg an der Isar, au nord de Munich. Le Stalag VII A était l’un des plus grands camps de prisonniers de guerre : plus de 150 000 prisonniers y ont été enregistrés entre 1939 et 1945, puis déployés dans des kommandos de travail.

Le 15 octobre, il apprend que son frère Benoit est rentré. Il indique pouvoir écrire 2 lettres par mois. Il se rend compte que ses colis envoyés par sa famille sont déchirés par le gardien. Il précise qu’il travaille chez un menuisier, scieur et cultivateur. Il indique qu’il est bien nourri et heureux de travailler à la menuiserie, où il sera au chaud pour l’hiver. Il travaille 11 heures par jour et ne travaille pas le dimanche. Les jours lui paraissent très longs. Il indique être payé l’équivalent d’un litre de bière par jour.

Le 15 décembre, il demande à son frère un dictionnaire français allemand. Le 19 janvier 1941, il demande à ses parents de lui donner des nouvelles de la France. Il s’inquiète du coût de la vie, mais surtout de savoir s’ils ont des informations sur le sort des prisonniers. Il travaille toujours à la scierie et il fait très froid, -25 degrés. Il commence le travail à 2 heures du matin, trouve cela très dur, et finit une heure après la tombée de la nuit. Il dit souffrir davantage moralement que physiquement.

Le 9 février 1941, il indique que la nourriture se dégrade. Le 16 février, 10 autres camarades français arrivent à la menuiserie, car les ouvriers allemands ont été mobilisés. Il y a beaucoup de travail et ils sont maintenant 14 Français. Le 2 mars, il écrit : “rien ne me manque à part la libération”. Il commence à avoir des cheveux blancs. Les jours lui paraissent des mois. Il s’inquiète pour son frère Benoit, de son garage à Saint-Etienne, et de la pénurie d’essence. Il demande des nouvelles venant de France : cela fera un an qu’il est parti de Quérézieux, et le temps lui semble très long.

En avril 1941, la situation se durcit dans le camp. Les gardiens ont peur que les prisonniers s’évadent : ils interdisent aux prisonniers de dormir avec leurs chaussures, puis exigent aussi qu'ils retirent leurs pantalons la nuit. Il travaille dans les champs au printemps 1941, et le travail est moins dur qu’à la scierie. En juin, il commence les foins, avec un Serbe qui les a rejoints. Il envoie une partie de l’argent qu’il gagne à ses parents, en juin 100 francs. Il critique la manière dont les foins sont faits : “ils fauchent trop vite, c’est du regain”. Il s’inquiète aussi de savoir si ses parents ont quelqu’un pour les aider à faire les foins. Il apprend que, dans le sud-ouest de l’Allemagne, des prisonniers ont été tués.

Les jours de repos, il y a une certaine camaraderie entre prisonniers, mais aussi des disputes En août, les lettres de France arrivent moins régulièrement et le moral est bas. Il a fait les moissons et travaillé 13 heures par jour. Il demande des nouvelles de ses amis : sont-ils libérés ? Il veut savoir combien il y a de prisonniers français en Allemagne et combien ont été libérés.

Le 20 septembre 1941, il change de ferme. Il apprécie ce nouveau travail, qu’il trouve plus intéressant. Il envoie une photo de lui à ses parents. Il s’inquiète de savoir si les récoltes de vin ont été bonnes cette année. Il s’inquiète aussi pour la récolte des pommes de terre, qui a dû être très difficile sans personnel. Il précise que, dans le village où il travaille en Allemagne, il y a moins de 400 habitants et près de 70 prisonniers qui font tout le travail.

En décembre, il espère pouvoir passer Noël 1942 avec ses proches. Il indique recevoir un journal toutes les semaines lui donnant des nouvelles de France. Il s’agissait probablement d’un journal de propagande distribué régulièrement dans les Stalags pour informer les prisonniers de nouvelles de France filtrées par la censure allemande.

En ce début d’année 1942, Joseph est malade. Le médecin lui parle de gale. Puis il développe un abcès au bras et entre à l’hôpital. Il a plusieurs périodes d’hospitalisation jusqu’en mars.

En février, le moral ne semble vraiment pas bon. Il écrit qu’il est né dans un mauvais siècle et que l’espoir de revenir en France s’amenuise. Il indique que, pour être soigné en Allemagne, il faut avoir une fièvre de cheval. En avril, la vie lui paraît très triste. Il dit que son caractère est aigri et qu’il se sent de plus en plus découragé. Il a des informations qui lui laissent penser qu’il reste encore deux ans de captivité. Cela revient souvent dans ses courriers. Il dit avoir beaucoup vieilli. En 1942, il a 28 ans et les cheveux blancs poussent à grand train. Il travaille de 6 h du matin à 7 h du soir. Il s’inquiète aussi des conditions en France, avec le rationnement et le commerce qui doivent être complètement arrêtés. Il demande à ses parents de ne pas se priver pour lui, de ne pas se tuer au travail, juste de quoi vivre, car, écrit-il, nous ne sommes pas grand-chose sur la terre.

Le 6 juillet 1942, il tente une évasion avec un certain Lubet. Le 19 juillet, ils sont repris par la police civile. Le 20 juillet, ils retournent au Stalag et dorment dans une cellule. Dans ses courriers, il indique : “pas de chance, la moitié du chemin de fait”, soit 140 km à pied. Ils sont au pain et à l’eau avec de la soupe deux fois par semaine. Le 28 juillet, ils sortent de cellule et partent à 17h pour une marche de 16 km à pied.
Le 29 juillet, il débute un nouveau travail dans grande ferme de 75 hectares, “avec un tracteur et beaucoup de machines”. Le travail est très dur car il y a très peu de personnel. Ce sont de grandes cultures et il ne trouve pas cela très intéressant. En août, il indique ne pas recevoir de lettres. Il dit aussi que la famille chez qui il travaille est bien éprouvée, avec un mort et deux blessés graves sur quatre enfants.
En septembre, il indique que deux Kommandos sont devenus civils, ce qu’il a du mal à croire. En effet, avec la création du STO, environ 210 000 prisonniers sont transformés en civils : ils quittent les Stalags pour des camps de travailleurs, conservent souvent le même emploi, mais perdent les protections de la Convention de Genève sans vrai retour en France.

En septembre 1942, il constate que les habitants de la ville viennent mendier les moissons. Il parle d’une véritable comédie. Le 10 octobre, il ne reçoit plus de courrier et n’a plus de vêtements pour se changer. Le 24 octobre, il indique que le voisin de 17 ans a été mobilisé. Il travaille à présent à Reisen, avec des Polonais, des Russes et des Français. Il demande à ses parents s’ils ont vu la fiancée de son frère Benoit et s’il y a beaucoup de mariages en France. Il ne reconnaît plus ses deux nièces sur la photo qu’il a pu recevoir. Il s’attriste de ne pas être là quand elles pourront se marier. En octobre, il a l’impression que cela fait 20 ans qu’il est en Allemagne.

Il tombe de nouveau malade et est hospitalisé presque trois semaines. En décembre 1942, il fait le bilan : il a eu une lueur d’espoir avec son évasion, mais son exil reste interminable.

En février 1943, le moral est meilleur, mais il indique que chez les Allemands, beaucoup de gens pleurent. Il apprend que beaucoup de jeunes français partent au STO et il avertit son frère Benoit de ne pas faire partie de ce flot de malheureux. Mais il dit aussi qu’en Allemagne, les prisonniers sont comme des abrutis : ils travaillent, dorment. En mai 1943, ils ont du mal à obtenir des nouvelles de France. Il voudrait savoir si les récoltes sont belles. En juillet, les courriers venant de France sont très irréguliers, les colis sont souvent éventrés. Joseph indique que les paysans en Allemagne se battent pour avoir des prisonniers, et que la récolte est très belle mais les moissons sont très dures car il y a beaucoup de paille.

En novembre 1943, c’est son quatrième hiver de captivité. Il lui semble qu’il ne sera jamais libéré. Il a un cafard fou. Son courrier est censuré : qu’a-t’il voulut dire à ses parents ? Il tombe de nouveau malade et il est opéré le 12 novembre par un chirurgien polonais.

En décembre 1943, il écrit à ses parents qu’on lui a proposé de devenir civil. Sa réponse est sans appel : “pour gagner un peu de liberté, nous aurions perdu beaucoup !” Il apprend par courrier que son frère se marie et demande à avoir une photo du mariage. Il reçoit un premier colis américain le 31 décembre, puis un colis du Canada. Il est toujours très heureux lorsqu’il reçoit de la fourme, “ce fromage que personne ne connaît,” dit-il, il en reçoit à deux ou trois reprises durant la guerre.

En mai 1944, il apprend que ses parents sont malades. Sa lettre est censurée en partie. Il demande à son père, qui ne se rétablit pas, de laisser les terres en friche. Il manque beaucoup de main d’œuvre dans les fermes allemandes, alors les prisonniers Français sont bien traités. En juin 1944, il apprend que des avions viennent “jusque dans nos régions” et dit : “à Roche, ils ont dû avoir très peur”. Il indique que en Allemagne les avions passent par milliers et qu’il va être “de corvée de trou”. Dans son carnet de bord, il écrit qu’il a travaillé dans les trous des bombes.

En juillet 1944, il a un accident : il glisse et ne peut plus marcher, mais le gardien ne s’occupe pas de lui. Il doit attendre plusieurs jours avant d’avoir un diagnostic : une fracture et doit encore attendre 11 jours pour être plâtré par le médecin polonais. En août, il reçoit de plus en plus difficilement les courriers et colis. Il apprend les bombardements à Saint-Etienne et demande quels quartiers ont été touchés. Il indique qu’il est à l’hôpital et qu’il y a beaucoup de blessés suite aux bombardements. Il a aussi des nouvelles des événements à Montbrison et dit que cela ne l’étonne pas.

En septembre, il sort de l’hôpital. En octobre, il n’a pas reçu de nouvelles, seulement une lettre datant du mois d’août, censurée. Il comprend que, depuis les événements en France, les prisonniers n’ont plus de courrier et encore moins de colis. Il n’a aucun espoir de pouvoir revenir en cette fin d’année. En novembre 1944, il indique ne pas avoir eu de nouvelles de France depuis deux mois. Le 25 décembre 1944, Noël a été très morose. Il a reçu un colis américain le septième. La dernière lettre reçue par ses parents date du 1er janvier 1945.

Le 29 avril 1945, les Allemands arrivent au village où il travaille. Il note "La guerre" sur son carnet de bord. Les prisonniers dorment dans la cave. Le 30 avril au matin, ils attendent et voient les premiers Américains arriver dans le village à 17h. Il n’y a pas de résistance. Ils sont délivrés.
Le 11 mai, ils partent de Reisen et prennent l’avion le 16 mai à 9h30. À 11h, ils passent le Rhin. Joseph est en France. À 12h30, il atterrit à Paris.

Le 17 mai, il passe au Quai d’Orsay pour finaliser les formalités. Il est alors officiellement libéré par les Alliés le 17 mai 1945. Le 18 mai à 12h30, il prend le train pour Lyon et arrive à 18h.
Il rentre à Quérézieux le 19 mai 1945.
Il apprend alors la mort de son père, survenue en 1944. Sa ferme est toujours là et malgré l’épuisement dû à sa captivité, le travail qui l’attend est pour lui une priorité.

La captivité de mon grand-père aura duré 6 ans. La guerre a volé ses plus belles années.

Pensons à nos jeunes d’aujourd’hui : que deviendraient-ils si le monde s’emballait et que la guerre revenait frapper à notre porte ?
Je vous invite à venir voir ses lettres après la cérémonie. Pour certaines, elles semblent être restées intactes car cette histoire est encore si récente.

Je vous remercie pour votre attention et je vous invite à échanger ensemble autour du verre de l’amitié.

Carine GANDREY
Maire